8.05.2009

Millevaches


































Deleuze, Millevaches. Un «tombeau» empathique du penseur de la déterritorialisation, bâti, avec de prestigieux contributeurs, par des amis de son terroir limousin. Yannick Beaubatie(sous la direction de) Tombeau de Gilles Deleuze. Mille Sources, 318 pp., 95 F (en vente seulement par correspondance: BP102, 19003 Tulle Cedex)


Gilles Deleuze s'est donné la mort le samedi 4 novembre 1995, en se

jetant par la fenêtre de son appartement, avenue Niel, à Paris. Il avait quitté le Mas-Revéry à la mi-septembre. Selon le témoignage de son fermier Claude Lanique, rapporté par la Montagne, il avait pu encore, pendant l'été, bien que très malade («j'ai plus de poumons»), se promener dans les environs du petit hameau qui domine la vallée de la Vienne, à quelques kilomètres de Saint-Léonard, sur la route de Saint-Germain-les-Belles. C'était son «deuxième pays».

Au philosophe du nomadisme et de la «déterritorialisation», parisien de naissance, il messied certainement d'attribuer un «sol», un petite patrie ou un terroir. Pourtant, Saint-Léonard-de-Noblat a été pour Deleuze quelque chose de «très doux et puissant» à la fois. «J'aime le Limousin et je ne sais pas dire pourquoi. C'est ainsi. Mais pensant aux gens d'ici, à leur vue, je me dis: ce qu'il a fallu de brassages de peuples et de civilisations pour faire un tempérament limousin. J'aime ce goût pour la laïcité.» Il séjournait aussi longtemps que possible, durant les beaux jours, dans la «maison de maître» que sa femme, Fanny, tenait de son père, une belle demeure avec un jardin fleuri à la française et des grilles dont la forme et la couleur évoquaient l'Espagne. «D'ici, par temps clair, on aperçoit Millevaches.» La pièce dans laquelle il travaillait ­il a rédigé là la plupart de ses livres ­ était au deuxième étage.

De Limoges ou de Tulle, on n'a pas manqué de rendre son salut au «philosophe au bocage». La Revue des Lettres, Sciences et Arts de la Corrèze l'a déjà célébré, et l'association «Saint-Léonard en Limousin, ses artistes et écrivains» a publié Un philosophe en Limousin. Gilles Deleuze (1996). Aujourd'hui parvient un autre signe de fidélité: le Tombeau de Gilles Deleuze, qu'après bien des efforts, en dehors de tout grand circuit éditorial, et en prenant les risques de la vente par correspondance, Yannick Beaubatie a réussi à réaliser. A ce Tombeau, il faut évidemment donner le sens que Deleuze lui-même, dans Pourparlers, donnait à son Foucault: «Le livre que j'ai fait, ce n'est pas de l'histoire de la philosophie, c'est un livre que j'aurais voulu faire avec [Michel Foucault], avec l'idée que j'ai de lui et mon admiration pour lui. Si ce livre avait pu avoir une valeur poétique, ç'aurait été ce que les poètes appellent un "tombeau.» C'est en effet un ouvrage d'empathie et d'amitié, mu par «la volonté de mesurer, d'exalter, de comprendre» cette «fulguration» qui porte le nom de Deleuze. Mais il est loin de se confondre avec une simple collection de témoignages, tentant d'assigner une «province» à un homme et à une pensée.

On apprend certes ­ mais quiconque a lu ses textes théoriques l'imagine aisément ­ qu'avec les Miaulétous, Deleuze était courtois, «jovial, souriant, très détendu», qu'il aimait «la pierre du pays, brute ou travaillée, par exemple les deux portes de l'ancien hôpital des pèlerins, rue Georges-Périn», qu'il s'inquiétait qu'on ne «fasse plus de rigoles dans les prairies», qu'il passait aux yeux de son librairie pour être «simplement professeur», qu'il allait quotidiennement «à la Maison de la presse qui jouxte la collégiale», et que, pendant l'été 1981, pour le tournage d'un film, il s'était joint spontanément aux habitants de Saint-Léonard, «se mettant à genoux avec les autres pour exprimer la dévotion des habitants à leur saint patron». Et on découvre à la fin du recueil l'une des plus complètes biographies deleuziennes. Le seul nom des contributeurs (dont Jean-Pierre Faye, René Schérer, Maurice de Gandillac, Jean-Clet Martin, Eric Alliez, Alain Roger, Françoise Proust") fait cependant deviner que c'est à une confrontation avec la pensée de Deleuze qu'invite ce Tombeau. Certains articles («Mallarmé selon le pli deleuzien», d'Arnaud Villani, «La philosophie de la vie», de Jean-Claude Dumoncel) supposent qu'on ait déjà avec elle quelque accointance. D'autres la livrent en ses moments essentiels, quand elle rencontre celle de Bergson ou de Spinoza, par exemple, ou lorsqu'elle saisit et est saisie par la pensée de Nietzsche: «Cette nouvelle idée de la philosophie qu'invente Nietzsche, et avec lui Deleuze, écrit Philippe Mengue, est la source de la philosophie du multiple et des devenirs, qui est celle de Gilles Deleuze. On y décèle déjà les thèmes majeurs du refus de la transcendance au profit de l'immanence, des normes immanentes de vie, le refus de la dialectique et du privilège du négatif au profit des agencements de désir, du refus des passions tristes, la joie des devenirs, l'intempestif"» De l'ensemble, on ne déduit pas que «le siècle sera deleuzien», selon le pronostic de Foucault, ni, d'ailleurs, le contraire. Mais on tire assurément sinon la certitude, du moins la présomption que, «pour limer au plus près les concepts» dont elle a besoin, la philosophie ne peut pas déserter l'«atelier» de Deleuze, ne peut pas ne pas voir en Deleuze ce que Deleuze, comme l'écrit Philippe Mengue, avait vu en Nietzsche: «un milieu d'effervescence pour les pensées futures»




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Livres 04/05/2000 à 00h37