11.05.2009

Tombeaux de D'

___________________________________



“Certaines pertes communiquent à l’âme une sublimité qui la fait s’abstenir de toute plainte et marcher en silence, comme sous de hauts cyprès noirs”


Nietzsche, Aurore, V, 570.



-----------this texts been reconstrued

Tombeaux de Dele..u..z...e

Article paru dans
La Quinzaine littéraire, nº813, août 2001
(Numéro spécial : "Un bon écrivain est-il un écrivain mort ?")


« Sub specie aeterni. — A. : “Tu t’éloignes toujours plus vite des vivants : bientôt ils vont te rayer de leurs listes !” — B. : “C’est le seul moyen de partager le privilège des morts.” — A. : “Quel privilège ?” — B. : “Ne plus mourir.” »

(Nietzsche, Le Gai Savoir, III, 262).__ The Gay SavOIR!

Deleuze s’était déjà retiré de son vivant. La vieillesse lui avait apporté le bonheur d’être “lâché” par la société. C’est ce qu’il confiait à Claire Parnet dans L’Abécédaire qu’il avait d’abord souhaité posthume, mais qu’il avait finalement laissé diffuser à la télévision dès janvier 1995 : “Vu mon état, c’est un peu comme si j’étais déjà parti” [1].


Il avait soixante dix ans. Depuis quelques années la maladie l’autorisait à éconduire poliment les fâcheux qui, flattés d’être mis dans la confidence, s’empressaient de le donner partout pour mourant.


La douleur et l’épuisement lui rendirent bientôt la vie irrespirable.


Il n’y eut pas de dernier souffle, mais une brutale défenestration.


Annoncée dès le lendemain, elle suscita beaucoup de consternation, de nombreux hommages publics de la part des pairs, des témoignages sincères, parfois émouvants, et aussi, plus étudiés, quelques exercices de style indécents : invocations insistantes de la “ligne de fuite” chevauchée jusqu’au plongeon final dans “l’immanence absolue”, gloses pédantes sur la mort volontaire, index de la plus haute puissance de vie, convoquant tour à tour Nietzsche, Blanchot, Beckett, et comme il se doit le philosophe au volcan, Empédocle...


Ceux qui ont fréquenté un peu les hôpitaux se souviennent peut-être qu’on n’y place jamais à proximité des fenêtres les malades guettés par l’étouffement, ou alors seulement au rez-de-chaussée.


Quitte à citer Nietzsche, on eut préféré quelque chose de plus sobre : “Certaines pertes communiquent à l’âme une sublimité qui la fait s’abstenir de toute plainte et marcher en silence, comme sous de hauts cyprès noirs” [2].

Le point d’honneur que certains mettaient à vouloir s’élever ainsi, philosophiquement, à la hauteur d’un événement plutôt sinistre, témoignait du moins de ce que Deleuze continuait d’incarner exemplairement, jusque dans sa mort, l’idée d’une vie philosophique.


C’est cet aspect que soulignent la plupart des hommages qui se sont succédés depuis sa disparition [3]. Il était donc naturel que son suicide constitue à lui seul “une anecdote de la vie et un aphorisme de la pensée” [4], et qu’il continue de nourrir longtemps les interprétations inspirées de son oeuvre.

Mais que trouve-t-on de plus dans Deleuze post mortem, qui n’était pas déjà dans sa vie et dans ses livres ?


En premier lieu, l’évidence, redoublée par la distance du souvenir, portée par chaque geste de ce voyageur immobile, d’une pensée où le charme et l’amitié se trouvent élevés à la dignité d’affects philosophiques, conjurant tout pathos, toute théâtralité.



Au-delà du style des grandes oeuvres (cette “sécheresse” particulière dont parlait si justement Clément Rosset, et qui s’accommode curieusement des fulgurations les plus baroques), les livres courts et les entretiens (Dialogues, Pourparlers, L’Abécédaire) font entendre le timbre d’une pensée.


C’est encore ce timbre qu’on perçoit dans un double disque compact récemment publié sous le titre Spinoza : immortalité et éternité [5] : deux heures du cours que Deleuze donnait le mardi à Vincennes, d’une voix à la fois lasse et distincte, affectueuse et magistrale —


la philosophie comme “Sprechgesang” —, sont là pour nous rappeler qu’il fut aussi un prodigieux professeur.



(an exceptional professor that shames

the names of them that bear the similar title now)

Mais tel est le paradoxe du singulier : alors que “le but de l’écriture, c’est de porter la vie à l’état d’une puissance non personnelle”, puissance face à laquelle l’écrivain est “trop faible pour la vie qui le traverse ou les affects qui passent en lui” [6], celui qui cherche à ressaisir l’intimité d’une pensée à travers les cours et les archives, les témoignages et les morceaux inédits, est sans cesse guetté par la tentation névrotique de l’anecdote pure et simple.

C’est “dans un même faux mouvement”, écrit Deleuze, “que la vie est réduite à quelque chose de personnel et que l’oeuvre est censée trouver sa fin en elle-même” [7].


Restent les livres, donc, et la tentation tout aussi forte et tout aussi névrotique de fétichiser ses concepts, d’en reproduire sans fin les gestes sur la scène du commentaire, d’y greffer de petites machines savantes, rhizomatiques et parasitaires, désirantes et mimétiques.


Michel Cressole le premier fraya la voie d’un commentaire schizophrénique et plein de ressentiment, mais il avait au moins l’honnêteté d’en assumer intégralement la méthode, utilisant la pensée-Deleuze comme “un jouet fantastique” [8].

Cressole the resenter ~ cress press compressrepressoppressdepress


Il racontait l’histoire du philosophe entrant par effraction dans le sanctuaire des momies de la Pensée pour y découvrir un sarcophage à son nom, et cela lui valut une réponse fameuse du maître (“Lettre à un critique sévère”).


Il avait pourtant bien identifié, tout en en participant pleinement, le problème du deleuzisme d’école, autrement plus sérieux que celui du star system et de l’hagiographie philosophique dont témoignent les sites internet de plus en plus nombreux consacrés à Deleuze, et d’une autre manière le “Deleuze Monument” de Thomas Hirschhorn, installé l’an dernier à Avignon avant d’être dénoncé par les riverains.



Alors que se multiplient aux Etats-Unis et en Angleterre les anthologies et les manuels de la scolastique deleuzienne (les “Deleuzian studies”), quelques auteurs en France commencent à affronter la puissance spéculative de sa pensée.


Passée la première vague des hommages, le moment du deuil et de la commémoration, Alain Badiou entreprend de démonter sa machine, d’identifier les blocages qu’elle porte virtuellement [9].


A rebours de la doxa deleuzienne, il brosse le portrait d’un grand métaphysicien présocratique, s’élèvant à une pensée du “Tout” et de “l’Un”.


Dans le même sens, Guy Lardreau montre comment le matérialisme affiché sous le régime d’une immanence pure se retourne comme un gant en spiritualisme [10] — un bergsonisme laïcisé, en somme, mais qui en conserve tous les mouvements, c’est-à-dire l’essentiel.

Quant à la postérité de Deleuze, sa disparition est trop proche encore pour autoriser aucune prophétie. Le jour est-il venu (ou le siècle), où s’accomplira celle de Foucault ? “Mais un jour, peut–être, le siècle sera deleuzien” [11]. Peut-être. Mais il faut lire ce qui précède : “longtemps, je crois, cette oeuvre tournera au-dessus de nos têtes”. Nul doute que son oeuvre continue de tourner dans les têtes, et souvent bien au-dessus d’elles. Deleuze disait parfois de Foucault qu’il remplissait la fonction d’une sorte de garde-fou, ou plutôt de garde-imbécile : tant qu’il était en vie, la bêtise était tenue en respect, elle n’osait pas parler trop fort. Tout en faisant sien le mot de Nietzsche selon lequel le philosophe a pour tâche de “nuire à la bêtise”, Deleuze remplissait une autre fonction.



Il était là pour rappeler que la philosophie est possible. Beaucoup ont fait remarquer, avec une certaine mélancolie, que sa mort signait la fin d’une génération, celle des Barthes, des Foucault, des Althusser, des Lyotard. Mais Deleuze était de son temps “le plus naïf”, “le plus innocent (le plus dénué de toute culpabilité de faire de la philosophie”)” [12] : on continuera longtemps de le lire et de l’utiliser pour cela, comme une antidote à la déprime philosophique ordinaire (bien plus pernicieuse que le philosophème ennuyeux de la “fin” de la philosophie). Quitte à retourner contre lui-même ses propres armes, quitte à le défendre contre ses zélateurs.

reNotes

[1] Cité par Pierre-André Boutang, L’Express, 9/11/95, p.58.

[2] Nietzsche, Aurore, V, 570.

[3] Voir par exemple Eric Alliez éd., Gilles Deleuze : une vie philosophique, Le Plessis-Robinson, Synthélabo, 1998 ; René Schérer, Regards sur Deleuze, Paris, Kimé, 1998 ; Yannick Beaubatie éd., Tombeau de Gilles Deleuze, Mille Sources, 2000.

[4] Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Minuit, p. 153.

[5] Gallimard, collection “A voix haute”.

[6] Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, Paris, Flammarion, 1996, p. 61-62.

[7] Ibid., p.60.

[8] Michel Cressole, Deleuze, Paris, Editions Universitaires, 1973.

[9] Alain Badiou, Deleuze ou la clameur de l’être, Paris, Hachette, 1997.

[10] Guy Lardreau, L’exercice différé de la philosophie : à l’occasion de Deleuze, Lagrasse, Verdier, 1999.

[11] Michel Foucault, “Theatrum Philosophicum”, Critique, 282, 1970, p. 885.

[12] Gilles Deleuze, Pourparlers, Paris, Minuit, 1990, p. 122.



Author:Machine FunCtion
Source of this essay

Centre International d’Etude de la Philosophie Française Contemporaine.


Le CIEPFC, Centre International d’Etude de la Philosophie Française Contemporaine, est un centre de recherches du département de philosophie de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Il se propose
d’accueillir et de développer les recherches autour de la philosophie française du XX° siècle
d’explorer, dans cet héritage, les problèmes du moment présent en philosophie. Il a été créé en 2002 par Alain Badiou et Yves Duroux, et est désormais dirigé