2.04.2010

Irrécupérable

Nicolas Demorand (Les Inrockuptibles, 19 février 2002)

Irrécupérable
Poussée hors de l’université, malmenée par la philosophie académique, triturée par la psychiatrie, samplée par les DJ : la philosophie de Gilles Deleuze aura été tirée dans tous les sens sans jamais perdre sa force.

« Deleuze est mort – et il faut un nouveau livre pour nous ramener à l’évidence. Un livre sans vie : rien sur le Maître et ses disciples (auto)proclamés, rien sur les heures héroïques de Vincennes, pas de photos et pas un mot sur les surfeurs qui avaient trouvé dans Deleuze un penseur branché pour les jours de tempête. Un recueil d’articles et d’entretiens qui font de Deleuze une pensée vivante et un classique de la philosophie. Vu ainsi, L’Ile déserte ressemble étrangement au paysage deleuzien : un bout de terre émergé, détaché du continent de la philosophie académique, un pli et une fracture issus des mouvements tectoniques de la pensée française des années 50-60.
L’Ile déserte
, qui couvre la période des premiers écrits sur Bergson jusqu’à L’Anti-Œdipe, de 1953 à 1974, démontre à quel point la pensée de Deleuze a pu, à partir d’un socle philosophique lourd, essaimer, se ramifier et s’aventurer dans les espaces jusque-là délaissés par la philosophie : la Série Noire, où Deleuze analyse les régimes de réalité du roman policier et met en lumière l’équivalence des figures du flic et du criminel ; l’art contemporain, dans un article sur la peinture de Fromanger,


révolutionnaire parce que débarrassée de “ toute cette chierie des faux grands peintres ”,



ou dans un dialogue avec un jeune artiste polonais inconnu, Stefan Czerkinsky, qui se suicide trois mois après son exposition ; l’appel pour les prisons publié dans Le Nouvel Observateur en 1972, qui marque le rapprochement avec Michel Foucault sur les questions carcérales…



Dans ce réseau d’intérêts éclectiques, une sorte de méthode, et d’impact, propres à Deleuze, se mettent en place : construire sa propre démarche au contact d’objets a priori interdits de philosophie et, en retour, activer, féconder des espaces de création artistiques, théoriques ou politiques.
Prison, polar ou peinture, Hume, Bergson ou Nietzsche : les “ cas ” intéressent plus Deleuze que les théories générales et les notions abstraites. Et il se propage dans l’histoire de la philosophie de la même manière, à la recherche de rencontres inédites, de terrains d’expérimentation, en faisant revivre les “ minoritaires ” oubliés par la tradition. “ Ma manière de m’en tirer à l’époque, c’était de concevoir l’histoire de la philosophie comme une sorte d’enculage ou, ce qui revient au même, d’immaculée conception. Je m’imaginais arriver dans le dos d’un auteur et lui faire un enfant qui serait le sien et qui serait pourtant monstrueux ” (Pourparlers).




Que faire de ces monstres aujourd’hui ? Artistes, architectes, musiciens, romanciers, y piochent joyeusement dans les usages de Deleuze plus ou moins sauvages, plus ou moins mondains, plus ou moins branchés. Quand à l’Université, avec l’esprit tordu qui est le sien, elle a préféré faire un tri dans Deleuze, acceptant les textes les plus “ classiques ” du philosophe, sur Spinoza ou Bergson, oubliant tous les autres, comme ceux écrits avec Félix Guattari. Conçue “ dehors ”, loin des murs de l’institution, l’œuvre de Deleuze y est restée : irrécupérable. »


Concepts are not in your head: they are things, peoples, zones, regions, thresholds, gradients, temperatures, speeds, etc.