3.06.2011

Henry Miller--------------------------to-----------------------Louis Pauwels

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La lettre :



28 mars 1968
Cher Louis Pauwels

Quoique je sois d’accord avec vous sur l’effrayante condition du monde, je ne suis pas aussi certain que vous semblez l’être sur la façon de redresser les choses.


Comme vous le savez je n’ai jamais appartenu à aucun groupe politique, religieux ou social: je me suis contenté d’écrire et de peindre. En vieillissant, je m’interroge sur la force du mot écrit. Lorsque j’étais plus jeune, je lisais tous les révolutionnaires enflammés, les libertaires, les sages, les saints, et dans mon oeuvre je me suis efforcé de faire jaillir chez le lecteur, l’étincelle qui l’encouragerait à changer sa façon de vivre. Mais quand je vois ce qui se passe ici, là, partout, je me demande si mes mots ont eu le plus léger effet. Aucun doute le monde présent est bien pire que celui où je suis né.


Ce que j’essaie de dire, mon cher Pauwels, est que, si les mots des plus grands esprits tout au long de la civilisation n’ont eu aucun effet sur la masse du public, ne serait-ce pas qu’il y a quelquechose de vicié dans cette méthode de régénération? Les grandes vérités sur la vie ont été rabachées des milliers de fois, mais une poignée d’individus seulement ont su en profiter. De grands exemplaires ont apparu, mais leurs disciples n’en sont que les caricatures. Hors les chefs spiriruels connus, il y a et il y a toujours eu de grands maîtres qui restent cachés du monde et qui ne font aucun effort pour atteindre les foules.


Quand je pense à ces grandes figures, connues ou inconnues, le mot liberté ne me semble pas convenir tout à fait. Je dirais plutôt émancipation, réalisation de soi, accomplissement, service. ou pour être plus précis, liberté de servir l’humanité. Pour ce but, il faut se libérer non seulement des liens de la société, aussi de sa propre ignorance


Une réalité d’un ordre différent
Une autre idée me vient à l’esprit. Quelle est la vraie nature des problèmes qui nous assaillent? Peut-on les résoudre par une pensée juste, un comportement juste, un front uni, ou font-ils partie de l’esprit du temps, de la destinée humaine? Les problèmes doivent-ils être résolus, ou ne sont-ils là que pour nous mettre à l’épreuve? Les sages, nous l’observons, ne semblent pas du tout s’en préoccuper- pour eux, ils sont illusoires. L’être vraiment intégré les accepte comme faisant partie de l’ordre de la vie et ce faisant, s’immunise.


La question que je me pose est: les choses peuvent-elles être réellement changées en un paradis sur terre, ou une utopie, en supposant qu’un tel état soit définissable, ou ce que nous nommons nos problèmes disparaîtraient-ils automatiquement dans une vision exaltée de la vie? Bref avançons-nous aux pas lents et pénibles de ce que nous appelons « progrès » ou par des bonds inattendus, produits par des évènements imprévisibles et quasi miraculeux? Nous savons que des découvertes et de grandes inventions ont introduit de profondes innovations dans la société.


Nous savons que l’apparition d’individus extraordinaires, bons et mauvais, ont amené de grands changements. Il nous reste à savoir quels changements incalculables entraînerait l’exploration de l’espace. La possibilité d’entrer en contact avec des êtres supérieurs d’autres planètes porte en elle des révolutions imprévisibles dans


la vie de cette terre. Toute notre conception de paradis sur terre peut sembler naïve ou puérile si nous entrons un jour en contact avec de tels êtres.

La symphonie de l’Homme

Je ne prétends pas que la voie du sage ou du Maître soit celle qui convienne à chacun de nous; son rôle comme le nôtre est sans doure provisoire.


Il n’est pas plus à même de choisir un autre genre de vie que nous, qui sommes assassins, menteurs, voleurs, tricheurs et le reste.


Tous ensemble, saints et pêcheurs, nous composons la symphonie  de l’homme au stade présent de l’évolution.


Le problème pourtant est qu’il y a symphonie et symphonie. La nôtre n’est pas la première, ne sera pas la dernière.


Mais, et voici le point crucial, selon moi – sommes-nous capables d’orchestrer les notes de la prochaine symphonie, ou nous contenterons nous de jouer notre partie lorsqu’elle viendra ?


J’allais dire quand elle éclatera car les « éclatements » font partie de cette chose obscure, nommée création. Si nous ne pouvons régir la conduite de notre propre vie, nous ne pouvons certainement pas diriger l’ensemble.


Malgré nos plans et nos prévisions, des choses arrivent qui échappent totalement à notre contrôle. Nous n’avons aucune part à notre naissance, nous n’en avons pas non plus, ou très peu, à notre mort. Nous pouvons au plus accepter ce qui nous arrive. la manière dont chaque individu agit ou réagit est inscrite dans son destin intime.


Le héros ne mérite pas plus de louanges que le lâche d’ignominies. Le grand péché est l’igorance. Mais comment rendre un fou, sage, en un tournemain ?


J’ai été évidemment influencé par les grands libertaires, les grands sages, les grands maîtres spirituels d’hier et d’aujourd’hui; mais peut-être ai-je eu de la chance, d’avoir été ouvert à de telles influences. Je dois admettre que les idiots, les crétins, les crédules, les charlatans m’ont aussi influencé. Tous ont joué leur rôle. je ne connais aucun précepte qui nous permette de bien choisir.


A chacun sa voie


Je ne sais pas mon cher Pauwels si ceci répond à vos questions. Probablement pas ! Mais parfois une question en fait surgir une autre.


Je ne suis même pas sûr de partager votre intense souci pour l’état présent du monde. Il me semble qu’il y a deux manières de considérer les maux qui nous affligent. La première est de se ruer pour faire quelquechose, intelligemment ou non. Mai j’ai toujours pensé qu’il fallait d’abord découvrir ce qui n’allait pas en nous et si c’est possible ce qui allait. C’est une tâche qui peut prendre toute une vie. Avec la compréhension, viennent le pardon et l’acceptation, non seulement des autres mais de nous-mêmes


Il y a des gens qui ont trouvé leur salut derrière des barreaux de prison. Il y a des hommes, de grands hommes qui ont choisi de mendier. II y a des hommes qui ont choisi de mourir plutôt que de prendre les armes pour leur foi.


Il y en a qui ont choisi de rejeter le Nirvana et de reprendre la ronde de la vie jusqu’à ce que le dernier homme ait trouvé sa voie vers l’accomplissement. A chacun sa voie; à chacun son dû.


Je veux bien que les mots aient un  pouvoir, mais leur puissance demeure pour moi, une grave question. Ecoutons-les tous, car parfois même le fou dit des paroles de sagesse


Sincèrement vôtre
Heny Miller


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